Au Cameroun, l'arrivée au pouvoir de
Paul Biya avait fait naître de nombreux espoirs. Trente ans après, le chef de
l'État dirige un pays stable mais immobile. Qu'en pensent ceux qui n'ont connu
que lui ?
C'est l'histoire
ordinaire d'une tentative d'arnaque à la camerounaise en cette année 2012, la
trentième depuis l'accession au pouvoir de Paul
Biya. Cela commence par un e-mail reçu à la rédaction de J.A. un
matin de juin : « Bonjour. Je suis le contre-amiral Joseph Fouda, aide de
camp et conseiller spécial du chef de l'État camerounais. S.E. Biya
souhaiterait avoir un entretien avec le PDG du groupe Jeune Afrique ici au Cameroun. Pour plus
d'informations, nous contacter au [suivent deux numéros de téléphone camerounais,
NDLR] ou par e-mail : josephfouda100@yahoo.fr. Bien cordialement. »
Intrigués mais pas dupes, nous décidons de jo uer le jeu. Premier coup de fil, donc. Une voix de femme, genre ménagère dans sa cour entourée d'une marmaille, nous répond que le contre-amiral est absent, mais qu'il n'est pas loin. Second coup de fil, quelques minutes plus tard : « Joseph Fouda à l'appareil. » Voix métallique, timbre martial, on s'y croirait. « Oui, Son Excellence souhaite recevoir votre patron à Yaoundé. Vous voulez une lettre d'invitation ? C'est normal, il y a tellement d'escrocs dans notre pays. Pas de problème, je vous l'envoie. » Deux heures plus tard parvient, scannée, ladite invitation sur papier à en-tête de la présidence de
Fort bien. Mais
nous voulons en savoir plus : quel est le programme ? Où serons-nous logés ?
« Joseph Fouda » a réponse à tout. Le lendemain, une nouvelle note,
toujours signée et cachetée Bikélé, donne les détails du séjour. La délégation
sera accueillie à l'aéroport par le chef du protocole d'État lui-même, logée à
l'hôtel Hilton, puis conduite au palais d'Etoudi, où aura lieu l'entretien
privé suivi d'une remise de cadeaux et de décorations. Prudent, « Simon
Pierre Bikélé » nous conseille, vu l'urgence, de « préfinancer le
voyage », lequel sera « remboursable ici par la présidence de la République », et
pour cela de contacter « notre compagnie aérienne Camair-Co par la
bénédiction [sic] du directeur général [en réalité directeur général adjoint]
M. Emmanuel Mbozo'o Ndo, répondant au numéro de téléphone... ». Fin
de l'histoire. Pour connaître l'issue de cette arnaque, il aurait fallu se
rendre à Yaoundé et se jeter dans les griffes du faux Fouda - lequel,
après quelques e-mails de plus en plus nerveux (« Le chef de l'État attend
impatiemment votre décision »), a rapidement laissé tomber.
Pour sévir ailleurs, assurément, auprès d'interlocuteurs moins prévenus, tant ce comportement de feymen, rois de l'escroquerie, as du faux et de l'usage de faux à la réussite tapageuse, est devenu commun au Cameroun. « Je me méfie de tout et de tous, nous confiait un ancien ambassadeur à Paris. Lorsque je reçois un courrier officiel, je vérifie qu'il est bien authentique, et quand le président me téléphone, j'ai toujours un doute : et s'il s'agissait d'un imitateur ? » Certes, cette dérégulation des repères sur fond d'inversion des valeurs - « les tricheurs sont qualifiés de forts, de courageux et d'intelligents », dénonçaient les évêques camerounais au début des années 2000 - n'est ni l'apanage ni la principale caractéristique du Cameroun de Paul Biya, mais elle est le symptôme d'une société inquiète, en proie au malaise, où les héros sont footballeurs, arnaqueurs ou pasteurs, où le vice devient vertu, où le culte du veau d'or a fini par contaminer la société civile, le clergé, les ONG, les juges et les médecins, où le sens de l'intérêt général est une notion abstraite. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi tant d'espoirs déçus ?
Adulé
Flash-back.
Samedi 6 novembre 1982, 10 heures. Paul Biya, 49 ans, Premier
ministre d'Ahmadou Ahidjo et son successeur constitutionnel direct, accède au
pouvoir. Les Camerounais connaissent peu cet apparatchik effacé, fils de
catéchiste, ancien séminariste, diplômé en France, qui depuis vingt ans grandit
à l'ombre de la statue du commandeur. Mais il a la réputation d'un homme
simple, intègre, ouvert, et ses premiers pas donnent le tournis à un système
corseté, secret et répressif. Le couvercle s'ouvre, le carcan se desserre, le
printemps souffle sur Yaoundé : « renouveau », démocratisation,
libération des détenus politiques, pluralisme des candidatures, hausse des
salaires, des bourses, des budgets de l'éducation et de la santé, hausse d'à peu
près tout, avec en prime l'intelligence au pouvoir. Peu importe si certains y
voient une revanche du Sud sur le Nord, en quelques mois Paul Biya est adulé.
Il n'aura jamais été si populaire qu'en cette année 1983, où il n'est question
dans ses discours que de justice, de probité, de la fin du clientélisme et de
la réhabilitation des grandes figures du nationalisme camerounais.
Cette période
d'euphorie pendant laquelle le chef de l'État donne interviews et conférences
de presse, sillonne le pays et multiplie les bains de foule dure seize mois. Ce
Biya-là, qui était peut-être le vrai Biya, celui que l'on a longtemps espéré
retrouver, avec ses audaces, sa capacité à trancher et à montrer le chemin
d'avenir, se brise un certain 6 avril 1984 lorsqu'une tentative sanglante
de coup d'État menée par les orphelins de son prédécesseur est à un cran de
l'emporter. Le traumatisme est tel qu'il vivra désormais dans l'obsession de la
stabilité et de la sécurité. L'escargot se rétracte brusquement, rentre dans sa
coquille. Vingt-huit ans plus tard, il n'en est toujours pas ressorti.
Petites
phrases
Bien sûr, de
temps à autre, le chef sort ses antennes. Pour injecter à doses homéopathiques
ce qu'il faut de pluripartisme et de liberté d'expression, pour faire face à la
crise économique, à l'ajustement structurel et à la contestation, pour lâcher
du lest et pour réprimer, pour prononcer aussi ces ineffables petites phrases,
toutes concentrées au cours de la même année de braise (1991) mais que les
Camerounais n'ont pas oubliées : « La conférence nationale est sans
objet », « Tant que Yaoundé respire, le Cameroun vit »,
« L'ordre régnera, la démocratie avancera », et ce must qui résume
toute une vision : « Le Cameroun, c'est le Cameroun. » Reste que dans
le fond rien d'essentiel n'a changé. S'il connaît son pays avec la précision et
le détachement d'un topographe et se tient informé en permanence de ce qui s'y
passe - « il sait tout, et quand il ne sait pas, c'est qu'il ne veut
pas savoir », dit-on -, Paul Biya a définitivement adopté un mode de
gouvernance à distance et à l'économie.
Le pouvoir
camerounais semble évoluer d'hibernation en estivation, avec des périodes
rituelles d'activité (discours du Nouvel An et du 11 février, déplacements
à Mvomeka'a et à Genève, allers-retours entre le palais de l'Unité et
l'aéroport de Yaoundé-Nsimalen) au cours desquelles sont mûries les grandes
décisions. « Mais comment fait-il pour diriger depuis si longtemps un pays
aussi complexe en s'y consacrant aussi peu ? » s'interrogeait Jacques Chirac
auprès d'un de ses proches collaborateurs, avant d'ajouter : « Paul, c'est
quelqu'un d'équilibré et de concentré, mais c'est aussi le seul chef d'État qui
ne me prend pas au téléphone et ne me rappelle pas ! »
Chirac, qui
l'aimait bien, enviait la méthode Biya, synonyme de longévité au pouvoir, mais
aussi dans la vie : « C'est pour cela que, malgré nos dix semaines de
différence, Paul fait plus jeune que moi. » Moins admiratif, ce même
collaborateur de l'Élysée se souvient d'une audience avec le président
camerounais : « J'étais venu pour lui demander de s'impliquer dans la
résolution d'un problème concernant l'un de ses voisins et il m'a entretenu
pendant vingt minutes des parcours du golf de La Baule. J'ai rapidement
compris que l'implication, ce n'était pas son truc. »
Résignation
La principale
conséquence de cette vitrification par le haut de la vie politique camerounaise
- et par là même le principal mérite de Paul Biya - n'est pas mince.
Malgré les tensions régionales, malgré l'effondrement économique et social de
la fin des années 1980, malgré les « villes mortes », la dévaluation
du franc CFA et les émeutes de la vie chère en février 2008, le Cameroun
est parvenu à surmonter les chocs sociaux, à retrouver un taux de croissance
honorable et, surtout, à éviter le pire : la guerre civile. Dans un pays où
l'équation ethnique est loin d'être réglée, chaque grand groupe étant soupçonné
par les autres soit de vouloir s'accrocher au pouvoir (Betis), soit de chercher
à le conquérir (Bamilékés) ou à le reconquérir (Nordistes), maintenir la paix
interne est un travail à temps plein. Mais sous le « casque bleu »,
la société étouffe. La génération Biya, malgré quelques réussites
individuelles, est largement démobilisée et désenchantée. Il faut dire qu'entre
l'explosion de la corruption - dont la répression donne lieu au spectacle
malsain de l'opération Épervier -, la capitulation d'une opposition
exsangue, l'atonie de la création intellectuelle, la perte des valeurs, les
déboires pathétiques des Lions indomptables et la prolifération des Églises de
réveil, le spectacle n'est guère réjouissant. Que reste-t-il quand on a tout
tenté et échoué partout ? Au Cameroun, nombreux sont ceux qui n'ont d'autre
choix que la résignation à des petits boulots à perpétuité, l'émigration sauvage
ou le fantasme d'une rébellion sans cesse avortée. « Ce pays tue les
jeunes », scande le rappeur Valsero à l'intention du pouvoir. « On
veut juste vivre et se sentir mieux, ne nous ignore pas. »
Parmi tous les
scénarios d'avenir agités quotidiennement sur les ondes de radio-trottoir et de
sa consoeur cravatée radio-couloir, aucun n'est positif. Tous sont nimbés
d'angoisse et de mystère, de bruits de bottes et de règlements de comptes
anxiogènes entre dauphins cannibales. Tous sauf un : celui où un Paul Biya
touché par la grâce et à qui Dieu aura accordé une longue vie redevient, pour
les six années qui lui restent au pouvoir, celui qu'il était il y a trente ans,
quand le Cameroun était à ses pieds. L'homme qui, le 13 février prochain,
fêtera ses 80 ans sans les paraître sait-il que le courage n'a pas d'âge ?
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