Le « président » gabonais Omar Bongo s’est acharné, toute sa vie durant, à s’accrocher au pouvoir dans le but, sans doute, d’accéder à une performance politique inédite (et donc, à un espace d’immortalité et de reconnaissance) qu’aucun autre de ses compatriotes – et rares, sur le continent africain – auront pu obtenir de façon équivalente sur les temps passés comme futurs. Et l’on observe avec curiosité l’occurrence des épithètes qui sont mobilisés, depuis sa mort, par la presse occidentale notamment, et l’on retrouve avec constance les mots : « dictateur », « autocrate », « despote », « potentat ». L’on se demande alors : à quoi cela peut-il donc servir de faire du pouvoir une telle obsession, de construire sa vie sur une telle univocité, de passer toute son existence à accumuler autant de richesses matérielles et symboliques, de faire du « commandement » de ses « frères » un objectif aussi ultime si c’est pour finir par laisser, aux yeux de la plupart, une trace aussi médiocre de son passage sur la terre ?
En d’autres termes, à quoi cela peut-il donc être utile de s’investir autant dans une tâche qui, en fin de compte, finit imperturbablement par se retourner contre soi ? Tel est l’infini paradoxe Omar Bongo ; et tel est le paradoxe de la plupart de ceux qui, en Afrique et dans le monde, font du pouvoir, l’unique enjeu substantiel sans lequel leur vie ne peut prendre sens. Le paradoxe auquel se conduisent imperturbablement les Obiang Nguema, Robert Mugabe, Hosni Moubarak, Ben Ali, Sassou Nguesso, Idriss Deby et autres Paul Biya : paradoxe de vies, à la fin du compte, perdues dans l’appauvrissement monomaniaque du « moi », dont les contemporains ne retiennent généralement que le côté le plus sombre et le plus haïssable. Des vies étroites, qui perdent partie ou toute de leur dignité parce que, d’une certaine façon, comme le suggère Aristote, elles ne réussissent guère à échapper à la mortelle condition qui survit en chacun de nous : celle de l’accumulation. Chose qui justifie amplement que l’on retienne de leur vie, non pas la partie la plus noble, mais bien la partie la plus médiocre, la plus vile, la plus détestable.
La philosophe juive allemande Hannah Arendt a été la première à ressortir les nuances de ce paradoxe. Dans Les origines du totalitarisme, elle affirme : « rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs leaders en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les oublie et la facilité surprenante avec laquelle on les remplace ». Il n’y a qu’à se rappeler de la finitude de quelques uns d’entre eux, pour mesurer la force de cette prédiction : on y retrouvera les visages de Moussa Traoré, Sani Abacha, Mobutu Sese Seko, du récent Lansana Conté, de « l’empereur » Bokassa, d’Hissein Habré, d’Ahmadou Ahidjo, et même de quelques « monuments », réputés intouchables, comme Félix Houphouët Boigny. Tous, des vestiges de la confiscation des scènes publiques, du bannissement de leurs citoyens, de la confiscation des biens de leur pays, de l’assassinat de leurs plus brillantes élites, de la mise en coupe réglée des richesses de leur sol et sous-sol. Et lorsqu’on observe la « rapidité surprenante avec laquelle on [les a] oubliés » et la « facilité surprenante avec laquelle on les [a] remplacés », on se dit, dans le coin de sa tête : voilà bien des hommes qui ont vécu avec la prétention d’être des immortels mais dont la vie, en fin de compte, si tôt qu’elle a quitté les sphères sur lesquelles elle s’était projetée, donne le sentiment de n’avoir servi à rien. Il aurait mieux valu, dans le cas du vénérable Omar, qu’il ne reste pas 42 ans au pouvoir, qu’il ne s’accapare pas des 250 000 barils de pétrole/jour de son pays à son unique bénéfice et qu’il ne s’offre pas châteaux et comptes bancaires faramineux – en France seulement, il en comptait près de 80 – pour finir par mourir de façon aussi pitoyable dans l’exil d’un clinique barcelonaise. Dans le flottement d’outre-tombe au cœur duquel il se trouve en ce moment, peut-être voit-il les choses d’un autre œil, d’une autre perspective en se disant : ‘’si j’avais à recommencer, peut-être construirais-je plus de routes pour mes concitoyens, plus d’écoles, un système plus équitable de répartition du pouvoir, une meilleure forme de représentation des élites, une juste répartition de la richesse collective et – surtout – peut-être partirais-je plus tôt, pour profiter d’une retraite à la Mandela qui permet d’accéder, vivant, à cette part d’immortalité et de sagesse à laquelle, seuls, appartiennent les dieux’’.
Omar Bongo, comme la plupart de ceux qui lui ressemblent, est sans doute, à ce jour, adossé à la claire conscience d’avoir « mal vécu », d’avoir, pour ainsi dire, « raté sa vie ». D’avoir vécu toute une vie de pouvoir, sans jamais réussir à la débarrasser du versant le plus primaire qui guide l’instinct de conservation : la peur. Peur de ne pas manger, de ne pas boire et de ne pas dormir, de ne pas avoir assez d’argent, de ne pas avoir de femme, de ne pas avoir assez de « relations » dans les hauteurs du monde, de n’avoir personne sous son « commandement » (pour reprendre une expression d’Achille Mbembe). Une vie volatile et étroite donc, prise au piège de tous ces attachements et de toutes ces faiblesses qui l’auront rendu prisonnier de l’image catastrophique qui le hante aujourd’hui, et qui pourchasse son fantôme jusque dans les recoins les plus perdus de la conscience humaine. Car, suspendu dans le vide, il revoit sa vie errante, comme manquant atrocement de courage et d’ambition : une vie d’une parfaite « inutilité ». Jamais en effet, il aura réussi à se débarrasser de considérations terrestres et misérablement matérielles : plutôt, s’est-il largement distingué dans une série de scandales sans fin, qui situent à ce jour son existence à la simple échelle d’une anecdote. Sa mort est donc, en cela, une mort nette, définitive, intégrale : la mort d’un homme qui n’était pas prêt à mourir, du fait d’avoir montré qu’il était encore prêt à s’accrocher dix ans de plus au pouvoir, parce que rien ne lui importait d’autre que la grandiloquence de sa personne et la pétulance de son nom.
Perversions qui l’on conduit à vouloir être plus riche et plus grand que tous les autres, à vouloir accéder à une part d’immortalité parfaitement dérisoire et qui, malheureusement pour lui, l’ont mené à l’extinction la plus totale, affublé d’une réputation si exécrée : la réputation d’un « voleur », d’une « crapule » – comme disait Noël Mamère, député français – d’un « dictateur », d’un « despote ». Omar Bongo est mort rempli de regrets et d’obsessions, sans pour autant en avoir laissé à ses proches. Il est parti en rasant les murs, en laissant survivre la partie la moins essentielle et la plus ridicule de sa personne, celle, en fin de compte, d’une créature qui aura fait plus de mal que de bien au monde. Dans ce cas, à quoi cela peut-il donc servir d’avoir empli le Gabon, si longtemps, de sa seule personne, d’avoir construit une telle « distinction », comme dirait Bourdieu, si c’est pour finir avec la réputation inverse à celle pour laquelle on s’était tant battu ? A quoi cela sert-il d’avoir tout ramené à lui si c’est pour s’en aller en paraissant n’avoir été qu’un parfait scélérat ? De quelle façon peut-on, dès lors, répondre à la question d’une « vie réussie » ? Le cas Bongo apparaît à cet égard, d’autant plus caricatural qu’il s’agit bien là de quelqu’un qui aura tout fait pour conférer à sa vie un caractère tout à fait exceptionnel. C’est en cela que la lecture hégélienne de la reconnaissance lui correspond si bien. Où le « président » défunt apparaît comme un homme en lutte contre lui-même, dans un désir de dépassement d’autant plus vertigineux qu’il se noue à la source de choses qui sont, elles-mêmes, par essence, périssables. Le désir d’être un « grand homme » (pour reprendre une expression d’Elikia Mbokolo) avec des voitures de luxe, des châteaux en Espagne, une ribambelle de conquêtes féminines. Un désir de briller qui lui a complètement obstrué la vue, l’empêchant de se représenter une personne autre que lui-même, plongé dans un imparable anéantissement narcissique, vidé de toute perspective.
C’est ainsi qu’il en est venu à s’interdire la représentation d’une personne autre que lui-même, assise à « son » trône, dirigeant « son » peuple, président de « son » Gabon. La lutte pour l’élimination de toute alternative possible à son unique légitimité lui est, de ce fait, devenue une lutte à mort contre ses propres concitoyens. Le « président » devenant, par ce fait même, source et continuation de tout, producteur et signifiant du droit, architecture d’une économie de rente pétrolière et d’une redistribution prébendière qui lui a infiniment donné le pouvoir de corrompre tout le monde, de faire vivre des oisifs sans exigence de productivité, d’animer un imposant réseau de clientèle sociale qui fait du pays un vaste réseau d’affidés. C’est bien le même système que décrivait le tchèque Vaclav Havel dans sa dénonciation du communisme, en affirmant que le pire, dans ce type de situation, c’est que tout un peuple en devient humilié, incapable d’imagination et d’audace, terne. Omar Bongo, comme d’autres avant lui, et beaucoup, au même moment que lui, a donc crûment anémié l’espace public de son pays en réduisant l’Etat au stade de fantaisie et sa personne au niveau de pure divinité. Il a oppressé tous les espaces, avec une hargne telle que les Gabonais ont eu une condition de liberté à peine meilleure qu’au temps de l’esclavage. Il a vidé leur conscience, lavé leurs références au bien et au mal, aliéné leur façon de lire l’avenir. Il a méprisé ses concitoyens, les a exclus socialement, les a exploités économiquement et les dominés culturellement. Les institutions, si ambiguës du temps de son vivant, se trouvent donc dans un moment historique où, enfin, elles peuvent reprendre figure et offrir relève à ce pays qui mérite tellement mieux. Franz Fanon [Les damnés de la terre] décrivait comment des processus de ce type se sont figés durant l’esclavage. Il affirmait que, si certains environnement sociaux ont tant de mal à se débarrasser des despotismes qui les vampirisent, c’est aussi parce que les victimes intériorisent les principes mêmes de cette domination, au point de ne plus saisir les conséquences de leurs naufrage. La lutte que les Gabonais – comme d’autres – doivent donc engager, est de reconquérir une image d’eux-mêmes qui soit faite d’indépendance et de dignité, qui leur permettra de devenir les premiers avocats de leur propre cause. Mais lorsqu’on réfléchit à la façon dont se forment les conventions collectives dans une société donnée, il y a peu de chances qu’une telle révolution culturelle arrive ; mais que, plutôt, il se présente à la prochaine élection présidentielle, un homme ou une femme qui se croira assez digne héritier d’Omar, pour se croire en force de perpétuer un modèle identique ou proche. Ce sera alors la marque même d’une Afrique où, peut-être plus qu’on ne le croit, la lumière de l’espérance est durablement éteinte.
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